Un Humanisme Coloré

Inventer des figures qui s’échappent de la vision classique, refléter la vie de tous les jours et l’esprit humain, la joie, la tristesse, la violence et l’espoir, sans limites de temps ou d’espace, sortir du cadre imposé pour atteindre un univers propre à lui, tout en gardant une connexion citoyenne et humaniste avec le monde actuel, tels sont les impressions que l’art de Yaser Safi offre au spectateur : des œuvres qui respirent et qui font respirer l’air de la liberté.

Nous l’avons rencontré à Berlin, où il s’est installé il y a peu de temps. Yaser Safi est un homme discret, courtois et prévenant. Calme et posé, son regard en dit long sur son expérience de vie et d’exil, de lutte artistique et de combat pour s’arroger ses valeurs.

Pour Yaser Safi, aborder des thèmes sociaux ou politiques dans l’art n’est nullement problématique ou paradoxal, à condition que cela soit réalisé en dehors des cadres imposés et à travers une vision artistique indépendante. De l’expérience de la situation humainement désastreuse en Syrie, il cherche à réinstaller une vision morale. Un engagement qui, bien qu’indispensable dans notre époque, ne doit pas, selon l’artiste, sacrifier la qualité artistique. Ainsi, la beauté d’une œuvre n’enlève rien à l’idée qu’il souhaite communiquer. Même quand il parle de la violence, du manque de liberté ou de la mort, il demeure dans ses tableaux et gravures le sentiment d’un engouement enfantin, joyeux ou moqueur, un parfum d’innocence, à la manière d’un enfant qui regarde d’un œil étonné le monde autour de lui.

L’enfance est omniprésente dans le travail artistique de Yaser Safi, non seulement à travers le caractère ingénu de ses personnages, mais aussi dans son langage pictural qui n’est cependant naïf qu’en apparence. De ses œuvres irradient des valeurs autant personnelles qu’universelles, un sens profond qui se dissimule imperceptiblement derrière une simplicité ambivalente, et une volonté de vivre et de transformer le monde en un espace plus juste et plus équitable.

« Chaque artiste doit avoir sa propre balance de couleurs, cela fait partie de son identité et cela est sa voix singulière… », disait Yaser Safi. Entre la sculpture, la gravure et la peinture, l’artiste ne mélange pas les différents moyens d’expression, ce qui l’inspire, c’est la matière puisque « chaque matière possède son propre langage, et il faut utiliser ce langage dans la création ». Ce principe, l’artiste l’applique pour chacune de ses œuvres, et en phase de création, il se laisse absorber corps et âme par son travail, subjuguant ses émotions et sentiments imminents et les libérant sur la toile.

Yaser Safi n’aime pas imposer des interprétations, mais préfère évoquer « des questions visuelles », et laisser libre choix au spectateur d’approfondir sa propre vision de l’œuvre à travers sa cognition et son imagination. Si l’artiste a tendance à donner des titres à ses œuvres, il les choisit de préférence courts et symboliques. Il laisse ainsi au spectateur un horizon entier de possibilités et le soin de les aligner pour composer une phrase ou un chapitre inédit, centré cependant sur les idées de l’artiste, puisque ces titres sont pour ce dernier un alphabet.

Le vide, le mouvement libéré de toute contrainte et de toute limite qu’il s’accorde à lui-même et qu’il accorde à ses personnages, sont parmi les éléments marquants dans ses œuvres : ces derniers flottent dans une atmosphère surréaliste qui défie la gravité. Ce que l’artiste souhaite montrer est l’esprit même de ces personnages, car en accentuant leurs émotions, celles-ci prennent les dimensions infinies de l’espace libre. Certains personnages ont le pied sur terre, serait-ce un signe de sagesse ? Pas toujours, car parfois nous comprenons qu’il s’agit bien d’un attachement aux choses matérielles et d’un éloignement aux valeurs humaines. Les valeurs justes ont besoin d’un espace de liberté inconditionnelle que Yaser Safi sait imposer dans ses œuvres comme une nécessité absolue.

On s’interroge également sur la notion du temps dans l’œuvre de Yaser Safi. Une grande partie des œuvres qu’il a réalisées ces dernières années sont des réactions aux événements qui se sont déroulés dans son pays natal, on y décèle des détails militaires ou autres éléments distinctifs similaires. Ces situations sont éloquentes, même pour un spectateur ignorant la situation en Syrie, car les dimensions sont humaines, et l’injuste condamné, tout comme les valeurs prônées, demeurent universels, nous rappelant l’histoire de l’homme qui ne cesse de répéter ses erreurs, et qui au milieu de la beauté de la vie, continue à créer la destruction et à marchander avec la mort.

« Un artiste ne peut peindre une rose alors qu’il respire du gaz », commentait Yaser lors d’une interview radio en 2015, d’où sa volonté et son engagement à recréer la structure morale de la société civile syrienne. De son inquiétude envers son pays et de sa colère, il n’en tire pas de haine, mais une réflexion profonde sur ce qu’il faudrait condamner et sur ce qu’il faudrait entreprendre pour faire face à l’injustice.

Le grand artiste syrien Youssef Abdelke disait de Yaser Safi lors de son exposition à Beyrouth en 2015 : « Comme ils tirent (au fusil) sur les gens, les enfants, l’innocence et le futur, l’œuvre de Yaser tire vers la perfection, la délicatesse, la brillance de la couleur et l’intégrité de la ligne… pour partir plus loin dans une expression exempte de toute règle… ».

Ainsi Yaser Safi s’éloigne des règles techniques courantes de la peinture, et intuitivement, offre à ses lignes et ses couleurs une liberté qu’il chérit tant et qu’il espère voir se propager au-delà de ses œuvres.

Texte par Khaled Youssef
Editing par Danii Kessjan
Crédit photo ©Khaled Youssef

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