“Madame Picasso” d’Alep

L’art n’est pas seulement une expression des sentiments, c’est aussi le fruit d’une intelligence émotionnelle parfois cachée. Dans l’art naïf ce sont les jeux émotifs de l’inconscient qui interviennent, derrière les lignes simples et les couleurs joyeuses, se cachent des histoires, un héritage et un vécu. Ce qui compte dans ces peintures c’est la profondeur de laquelle ils ont pu jaillir.

Voici une belle histoire, singulière et étonnante, – comme l’Orient sait en créer à travers le prodige de ses enfants. L’histoire d’un talent découvert 85 ans après la naissance et d’une expression artistique unique qui s’est épanouie tardivement et pendant une courte période d’émerveillement.

Voici l’histoire d’Aicha Ajam Mouhanna, une mère de famille de la ville d’Alep mariée à l’âge de 15 ans, qui donna naissance à 9 enfants dont seuls 5 survécurent. Les conditions difficiles de la vie la poussèrent à créer. Souvent par nécessité, elle transformait des objets inutiles en des œuvres de design naïf mais surprenant de beauté, ainsi, par exemple, des caisses en bois devenaient des tabourets et des morceaux de tissu des décorations de table. Cette créativité l’aidait à surmonter les difficultés de la vie quotidienne. Son talent en tant qu’épouse et mère de famille fit d’elle une artiste aux mains éblouies qui donnait un sens à la valeur de recyclage, certes par besoin, mais aussi par amour de la beauté et de la création.

Il n’est donc point surprenant que ses enfants aient eu la fibre artistique. Son fils Abdelrahman est devenu un remarquable artiste Syrien. C’est lui qui découvrit le talent artistique de sa mère. Alors âgée de 85 ans, entre l’an 2000 et 2001, Aicha l’artiste exprimait son vécu sur des papiers puis sur des toiles, racontant ses expériences de vie, les traditions, les contes populaires, et la société. Elle ne cherchait pas la célébrité mais simplement à exprimer son art et ses émotions, à partager son expérience; elle faisait de l’art telle une mère qui cherche à transmettre à ses enfants son savoir ou à leur raconter des histoires.

Ainsi à l’âge de 85 ans, inspirée de ses souvenirs, Aicha offrit son art au grand public en Syrie, qui l’accueillit avec tendresse et émerveillement de son talent et de son humilité. Les journaux la surnommèrent “Madame Picasso”, et les salles d’exposition lui ouvrirent leurs portes.

Sa première exposition eut lieu dans le centre culturel espagnol à Damas. L’ancien directeur de l’Institut Cervantès disait de l’artiste : “Parfois l’énergie vient de l’âme plus que du corps. L’exemple d’Aicha est révélatif, elle prépare pour le spectateur un lit d’histoires inspirées de la mythologie préislamique, des textes sacrés, et des contes racontés par son père pendant l’enfance. Il suffit de la regarder chez elle en train de dessiner sur toutes sortes de supports, comme une écolière derrière son pupitre, avec spontanéité et joie, pour comprendre l’importance de son art”.

Aicha s’est éteinte en 2006 à l’âge de 90 ans. Son aventure artistique fut courte mais immensément riche et généreuse. Elle a quitté ce monde en laissant derrière elle un héritage qui parle de notre mémoire culturelle, un héritage rempli d’innocence, de spontanéité, et de rêves éternisés par la lumière de la Syrie : le pays du soleil et des talents.

Texte par Khaled Youssef
Editing et traduction par Danii Kessjan

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